From Paper to Porcelain : Pattern Books and the Diffusion of Islamic Art Models in French Ceramic Design during the Industrial Age
Compte-rendu par Martin Houllier et Quanwen Long (M1) du lightning-talk de Albina Toumarkine (M2) présenté lors de la journée d’étude du master, 27 juin 2025 (séminaire de recherche 2024-2025, associé au colloque Bridging Computational Humanities and Computational Social Sciences organisé par AISSAI — Marie Puren et Florian Cafiero — et l’ENC — Chahan Vidal-Gorène).
La séance du 27 juin 2025 du séminaire du master nous a permis d’assister à une présentation d’Albina Toumarkine, portant sur la circulation des motifs d’art islamique dans la production de céramique, faïence en France au XIXe siècle.
Intitulée « From Paper to Porcelain : Pattern Books and the Diffusion of Islamic Art Models in French Ceramic Design during the Industrial Age », cette présentation, qui s’inscrit dans le cadre d’un mémoire de master 2, explore les mécanismes par lesquels les modèles ornementaux issus des arts de l’Islam ont été adaptés, transformés et intégrés à la production céramique française à l’époque industrielle. Albina Toumarkine interroge ainsi le rôle des recueils de modèles (pattern books) dans la diffusion des formes ornementales.
L’hypothèse est que les recueils de modèles ont constitué un vecteur essentiel dans la transmission des motifs d’art islamique à destination des artistes, dessinateurs, et fabricants d’objets décoratifs, en particulier dans le domaine de la céramique. Le XIXe siècle, période d’industrialisation rapide, voit l’émergence de nouveaux procédés mécaniques et la création d’institutions dédiées aux arts appliqués, qui transforment profondément les modes de création et de production. Dans ce contexte, les artistes occidentaux sont en quête de nouveaux répertoires visuels susceptibles d’enrichir leur vocabulaire, et les arts de l’Islam apparaissent comme une source privilégiée d’inspiration.
Ces modèles, perçus comme à la fois exotiques, sophistiqués et techniquement aboutis, donnent lieu à une série d’appropriations qui vont bien au-delà de la simple copie, et qui impliquent des processus de recomposition, d’hybridation et d’invention.

La problématique centrale de la recherche consiste à évaluer dans quelle mesure les recueils de motifs ont effectivement contribué à la diffusion, à grande échelle, de modèles d’inspiration islamique dans la céramique française. Pour y répondre, l’intervenante a constitué un corpus de travail fondé sur un large ensemble de données visuelles, issues de sources variées : musées, bibliothèques spécialisées, archives de manufactures, catalogues de ventes aux enchères. Ce corpus comprend plus de 1000 pages de recueils de modèles et plus de 300 objets céramiques produits en France ou dans d’autres régions d’Europe.
L’ambition est de couvrir un spectre représentatif des pratiques ornementales du XIXe siècle, à travers une analyse croisée entre sources imprimées et productions matérielles.
Ce travail mobilise l’histoire de l’art et une approche computationnelle fondée sur l’analyse d’images à grande échelle. L’ensemble du corpus visuel a d’abord fait l’objet d’un travail de normalisation (homogénéisation des formats, des dimensions et des fonds), afin de permettre une comparaison rigoureuse des éléments graphiques.
Albina Toumarkine a ensuite mis en place une classification des images selon trois catégories principales : les objets entiers, les motifs isolés, et les motifs continus. Cette typologie vise à mieux cerner les différentes modalités d’intégration des modèles islamiques dans les objets céramiques, en distinguant les cas de simple insertion décorative, les formes récurrentes, et les structures ornementales complexes.
Description détaillée de la figure
Deux images accolées mettant en regard un objet et son modèle. À gauche, un grand cache-pot en faïence à décor floral bleu, vert et rouge sur fond blanc, légendé « Eugène Collinot, Grand Cache-Pot En Faïence, v. 1865-85, Tajan, Paris, 24 mai 2012, lot. 213 ». À droite, une planche gravée d’ornements floraux comparables, légendée « Adalbert de Beaumont et Eugène Collinot, Encyclopédie des arts décoratifs de l’Orient. Ornements turcs, Paris, Canson, 1883, pl. 24 ».
Pour procéder à l’analyse comparative, plusieurs outils issus de la vision par ordinateur ont été mobilisés. Des réseaux de neurones convolutifs (CNN), notamment ResNet et VGGNet, ont été utilisés pour établir des correspondances globales entre objets, en s’appuyant sur les similitudes de forme, de composition et de couleur. Ces modèles sont particulièrement efficaces pour repérer des correspondances entre objets entiers, mais montrent leurs limites lorsqu’il s’agit de reconnaître des motifs fragmentés ou subtilement transformés. Afin de pallier cette difficulté, des modèles Transformers (ViT) ont été mis en œuvre pour une analyse à plus fine échelle, au niveau des segments d’image (patches). Cette méthode permet d’identifier des similarités locales entre motifs, en se concentrant sur des détails ornementaux souvent négligés par les approches plus globales.
En complément, des techniques de clustering stochastique ont été expérimentées, dans le but d’identifier automatiquement des regroupements formels au sein du corpus. Cette approche permet de révéler des familles de motifs récurrents, et de dégager des tendances visuelles qui échappent à une observation purement manuelle. Le croisement de ces méthodes ouvre ainsi la voie à une analyse plus systématique et rigoureuse des phénomènes de transformation graphique, en posant notamment la question de la frontière entre reproduction fidèle, variation stylistique et réinvention créative.
Les résultats préliminaires mettent en lumière plusieurs éléments notables. Les modèles CNN se révèlent efficaces pour établir des correspondances entre objets dans leur globalité, mais peinent à traiter les cas d’ornementations complexes, morcelées ou partiellement intégrées. À l’inverse, les modèles ViT s’avèrent mieux adaptés à l’identification des motifs isolés, à condition toutefois d’être entraînés sur des corpus suffisamment homogènes et volumineux. L’un des enseignements majeurs de cette première phase est que la combinaison de plusieurs critères visuels — forme, composition et colorimétrie — permet d’améliorer significativement la qualité des appariements. Ces observations suggèrent également que l’ajout de nouvelles catégories typologiques sera nécessaire au fur et à mesure de l’enrichissement du corpus.
Les prochaines étapes du projet consisteront à affiner la classification des images, à perfectionner les algorithmes d’appariement visuel, et à développer des analyses quantitatives à plus grande échelle. Un des objectifs à moyen terme est d’étendre le champ d’étude au-delà du territoire français, en intégrant les productions d’autres manufactures européennes, afin de mieux cerner les logiques de circulation continentale des modèles ornementaux islamiques. Un autre enjeu réside dans la possibilité de cartographier les relations entre les objets à partir de leurs caractéristiques visuelles, en construisant des réseaux formels susceptibles de révéler des proximités esthétiques ou des filiations graphiques jusqu’ici peu étudiées.
Ainsi, Albina Toumarkine propose une relecture stimulante des processus de transfert visuel entre cultures, en mettant au jour les logiques concrètes d’appropriation et de transformation des modèles islamiques dans l’Europe industrielle du XIXe siècle. Le recours aux outils numériques, loin de se substituer à l’analyse stylistique, permet ici de renouveler les modalités de l’enquête historique, en ouvrant de nouvelles perspectives sur la matérialité des objets, la diffusion des formes, et la construction de regards croisés entre Orient et Occident. Ce travail contribue ainsi à une meilleure compréhension de la mondialisation des formes ornementales à l’époque moderne et contemporaine, tout en illustrant les apports féconds d’une méthodologie interdisciplinaire au croisement de l’histoire de l’art et des humanités numériques.
