Mapping ideological shifts : a discourse analysis of the far-right press in France, 1934-1944
Compte-rendu par Chloé Jollivet-Courtois (M1) du lightning-talk de Pia de Ladoucette (M2) présenté lors de la journée d’étude du master, 27 juin 2025 (séminaire de recherche 2024-2025, associé au colloque Bridging Computational Humanities and Computational Social Sciences organisé par AISSAI — Marie Puren et Florian Cafiero — et l’ENC — Chahan Vidal-Gorène).
Le 27 juin 2025, lors du séminaire de recherche du Master de l’ENC, Pia de Ladoucette a présenté les recherches portées dans son mémoire Mapping ideological shifts : a discourse analysis of the far-right press in France, 1934-1944.
Contextualisation historique
La présentation débute par une contextualisation historique de l’objet d’étude. La période des années 1890-1914 incarne l’âge d’or de la presse, caractérisée par un développement rapide. L’influence de la presse devient un acteur social clé, c’est le début de la « presse de masse ». La Première Guerre mondiale bouleverse le champ politique, social et médiatique. La période des années 1920-1930 figure comme période de reconstruction suite à la guerre, avec un revirement de la presse vers une volonté éditoriale plus marquée à droite. Le travail de Pia de Ladoucette se penche sur la période 1934-1944, s’étendant de la crise de février 1934 — ayant engendré des mobilisations d’extrêmes droites — à la fin du régime de Vichy en 1944.
Cadrage de l’objet d’étude
Définir les journaux d’extrême droite se révèle complexe en raison des évolutions des lignes éditoriales et des barrières idéologiques. La nature contestée et politisée de ce qualificatif rend l’objet plus difficile à définir. La recherche s’appuie sur une définition de l’extrême droite reposant sur les caractéristiques suivantes : anti-parlementarisme, autoritarisme, nationalisme, élitisme aristocratique, populisme et rhétorique propice aux crises (Chebel d’Appollonia, 1999).
Question de recherche et objectifs
La question de recherche s’articule ainsi : « Comment les stratégies discursives et les tendances idéologiques ont-elles évolué dans la presse d’extrême droite française dans des temps de bouleversements politiques et sociaux ? »
Les principaux objectifs de l’étude sont :
- Explorer les dynamiques relationnelles des thèmes idéologiques dans un écosystème médiatique politiquement engagé
- Identifier les thèmes récurrents et les tendances idéologiques sur la période étudiée
- Évaluer l’impact de certains événements historiques (crise de février 1934, montée des régimes autoritaires en Europe, Seconde Guerre mondiale)
- Mettre en lumière les mécanismes de continuité et de rupture dans le discours
Corpus
Les journaux sélectionnés sont issus de la campagne de digitalisation de la presse de Gallica (depuis 2006), de la plateforme de presse de la BnF Retronews et du projet Europeana Newspapers (2012-2015). La taille du corpus est de 10 637 numéros de journaux.

Description détaillée de la figure 1
Tableau des six titres de presse du corpus, avec leur fondateur ou directeur, leur périodicité, le fonds où ils ont été consultés et leurs dates de publication.
| Titre | Fondateur / directeur | Périodicité | Fonds | Dates |
|---|---|---|---|---|
| L’Action Française | Charles Maurras | quotidien | Europeana Newspapers | 21/03/1908 – 24/08/1944 |
| Candide | Arthème Fayard, Jacques Bainville, Pierre Gaxotte | hebdomadaire | Gallica | 20/03/1924 – 09/08/1944 |
| Gringoire | Horace de Carbuccia, Georges Suarez | hebdomadaire | Gallica | 09/11/1928 – 26/05/1944 |
| Je suis partout | Arthème Fayard | hebdomadaire | Retronews | 29/11/1934 – 16/08/1944 |
| La Liberté | Jacques Doriot | quotidien | Gallica | 16/07/1865 – 11/06/1940 |
| Le Matin | Maurice Bunau-Varilla | quotidien | Gallica | 26/02/1884 – 17/08/1944 |

Description détaillée de la figure 2
Diagramme en barres empilées, une barre par année de 1934 à 1944, portant le nombre de publications en ordonnée (de 0 à environ 1 260). Chaque barre est segmentée par titre : Candide, Gringoire, Je Suis Partout, L’Action Française, La Liberté et Le Matin. Le total culmine en 1936 puis décroît ; La Liberté disparaît des barres à partir de 1941, et 1944, année incomplète, est la plus basse.

Description détaillée de la figure 3
Graphique en courbes portant les années de 1934 à 1944 en abscisse et le nombre d’articles par mois en ordonnée (de 0 à 60). Une courbe par titre. Le Matin et L’Action Française se tiennent autour de 25 à 31 articles mensuels ; La Liberté suit un palier vers 25 jusqu’en 1939 puis tombe à zéro ; les hebdomadaires (Candide, Gringoire, Je Suis Partout) restent autour de 4 à 5. Un pic isolé de Le Matin atteint 60 fin 1940.
Le corpus a été prétraité en effectuant un nettoyage, une tokenization et une lemmatization. Les données ont également été séparées en 4 périodes temporelles afin de capturer les dynamiques.
Approches computationnelles
Différentes approches computationnelles sont mobilisées :
Dynamic Topic Modeling (Latent Dirichlet Allocation) : utilisé pour découvrir des thèmes latents dans le corpus à travers le temps.

Description détaillée de la figure 4
Six nuages de mots, un par thème détecté (Topic 1 à Topic 6), la taille de chaque mot traduisant son poids dans le thème. Les termes les plus saillants sont, dans l’ordre des thèmes : « garantie », « remboursement » et « faculte » ; « hitler », « mentir » et « juif » ; « stavisky », « dossier » et « scandale » ; « laval », « pacte » et « milliard » ; « federation », « match » et « luxembourg » ; « sanction », « pacte » et « etudiant ».
Analyse structurale de réseau : employée pour visualiser des co-occurrences thématiques. Les nœuds sont des concepts clés dérivés des topics LDA et les liens représentent la co-occurrence d’idées entre les articles ou journaux. Les réseaux sont des réseaux non dirigés, illustrant l’intersection mutuelle des discours. Les liens sont pondérés par la force des co-occurrences.

Description détaillée de la figure 5
Graphe de co-occurrence thématique pour la période 1934-1936. Treize nœuds nommés, dont la taille traduit la centralité et la couleur la communauté détectée par l’algorithme de Louvain : « Economic Crisis and Social Issues », « Diplomacy and the Rise of Nazism », « Foreign affairs and international tensions », « National armed violence and repression », « Justice and International Sanctions », « Institutional Justice », « Urban crisis and French politiques », « Political institutions and Ideologies », « Sports and Leisure », « Royalist Culture & the Far Right », « Stavisky Affair and Judicial Scandals » et « Italo-Ethiopian Conflict and the League of Nations ». L’épaisseur des liens traduit la force de la co-occurrence ; le graphe se lit comme un ensemble dense à gauche et trois nœuds plus isolés à droite.
Métriques mesurées :
- La centralité identifie les idées les plus influentes ou centrales
- Le coefficient de clustering mesure les interconnexions locales et reflète les cohésions idéologiques
- La modularité détecte des communautés thématiques ou des clusters idéologiques

Description détaillée de la figure 6
Tableau comparant les réseaux de co-occurrence sur quatre périodes. Pour chacune : les trois thèmes de plus forte centralité de degré, les trois de plus forte centralité d’intermédiarité, le coefficient de clustering moyen, la modularité et le nombre de communautés. Les intitulés de thèmes sont en anglais dans l’original.
| Période | Centralité de degré (3 premiers) | Centralité d’intermédiarité (3 premiers) | Clustering moyen | Modularité | Communautés |
|---|---|---|---|---|---|
| 1934-1936 | Political Institutions and Ideologies (0,091) ; Diplomacy and the Rise of Nazism (0,074) ; National Armed Violence and Repression (0,066) | Political Institutions and Ideologies (0,021) ; National Armed Violence and Repression (0,005) ; Diplomacy and the Rise of Nazism (0,004) | 0,805 | 0,25 | 4 |
| 1936-1939 | Literature and Artistic Criticism (0,056) ; Antisemitism and Nazism (0,056) ; Conflicts in Asia and Central Europe (0,056) | Antisemitism and Nazism (0,021) ; Political Figures and Discourse (0,004) ; Literature and Artistic Criticism (0,004) | 0,661 | 0,403 | 3 |
| 1939-1940 | Battle of Belgium and Civilian Exodus (0,167) ; Conflict, Violence and Human Losses (0,167) ; Winter War and Revolutions (0,111) | Battle of Belgium and Civilian Exodus (0,035) ; Conflict, Violence and Human Losses (0,035) ; Winter War and Revolutions (0,004) | 0,819 | 0,225 | 2 |
| 1940-1944 | Officers and the Military Hierarchy (0,1) ; Air War and the Italian Front (0,07) ; Japanese Threat and the Pacific War (0,07) | Officers and the Military Hierarchy (0,033) ; Vichy and Nationalist Ideology (0,007) ; Air War and the Italian Front (0,005) | 0,808 | 0,31 | 3 |
Résultats par périodes temporelles
1934-1936 — Identification de clusters thématiques larges et divers, centrés sur les institutions politiques, les débats idéologiques et la montée des régimes fascistes. Les structures discursives sont fragmentées mais clairement organisées autour des idées fondatrices de l’extrême droite.
1936-1939 — Émergence de clusters thématiques plus restreints autour de l’identité culturelle, l’antisémitisme et les conflits internationaux. L’augmentation de la cohérence reflète une consolidation de la rhétorique et une concentration grandissante de l’aspect idéologique.
1939-1940 — Le réseau se rétrécit vers des topics plus interconnectés concentrés autour de l’expérience de guerre, le déplacement de civils et les problèmes territoriaux. Le discours devient plus centré, reflétant les réalités des périodes de guerre.
1940-1944 — Les topics se centralisent et se militarisent, dominés par les thématiques de la hiérarchie militaire, la guerre au front et une idéologie collaborationniste. La modularité, plus faible, indique une idéologie plus unifiée. Les discours idéologiques top-down s’alignent avec la gouvernance de Vichy.
Conclusion
Il ressort des noyaux idéologiques persistants autour du nationalisme, de la violence et de l’antisémitisme. On observe une évolution discursive : les réseaux thématiques reflètent le passage d’une fragmentation idéologique à une centralisation idéologique sous l’effet des pressions de la guerre et des réalignements politiques. Le discours s’adapte au contexte politique : la presse d’extrême droite a fait preuve d’une grande flexibilité discursive, s’adaptant à différents régimes, de la Troisième République à Vichy. L’analyse de réseaux a permis de suivre non seulement le contenu thématique mais aussi les transformations structurelles du discours.
Poursuites envisagées
Une analyse comparative avec des journaux de gauche ou une comparaison transnationale au niveau européen.
Bibliographie
- Ariane Chebel d’Appollonia, L’extrême droite en France : De Maurras à Le Pen, Paris, Éditions Complexes, 1996, p. 32-50.
