Does the Legislative Framework Shape Media Coverage of Prostitution? Evidence from a Francophone Press Corpus

Compte-rendu du poster M2 de Damien Conceição par Maxime Létoffé (M1) — une lecture computationnelle du discours médiatique sur la prostitution sur près de 173 000 articles francophones.

Compte rendu Journée d'étude HN 2026

Does the Legislative Framework Shape Media Coverage of Prostitution? Evidence from a Francophone Press Corpus

Compte-rendu par Maxime Létoffé (M1) du poster de Damien Conceição (M2) présenté lors de la journée d’étude du master, 19 mai 2026 (Computational Cultural Science Workshop).

La session de poster CultureLab de 2026 nous a permis d’assister à une présentation du travail de Damien Conceição. Il interroge la manière dont le cadre législatif d’un pays façonne le traitement médiatique de la prostitution, à travers un vaste corpus de presse francophone.

Intitulé « Does the Legislative Framework Shape Media Coverage of Prostitution? Evidence from a Francophone Press Corpus », ce poster s’inscrit dans le cadre du master d’humanités numériques de l’École nationale des chartes – PSL, sous la direction de Florian Cafiero (ENC–PSL) et d’Alexis Lévrier (Université de Reims Champagne-Ardenne).

Damien Conceição rappelle tout d’abord qu’il n’existe pas un mais plusieurs régimes juridiques du travail du sexe, et ces régimes engagent des conceptions divergentes des élites dirigeantes de ce qu’est la prostitution : délit, nuisance, exploitation ou activité économique. L’étude en retient quatre grandes configurations, qu’elle incarne par des pays témoins :

  • L’abolitionnisme pénalise le client mais théoriquement non la personne prostituée : c’est le modèle dit « néo-abolitionniste » ou « suédois », adopté en France par la loi du 13 avril 2016 renforçant la lutte contre le système prostitutionnel, et au Canada par la Protection of Communities and Exploited Persons Act de 2014.
  • Le prohibitionnisme criminalise les deux parties (Chine, Algérie).
  • Le libéralisme décriminalise ou légalise l’activité (Belgique, qui a dépénalisé le travail du sexe en 2022).
  • Le régulationnisme l’autorise sous encadrement étatique (Suisse).

Cette typologie constitue l’hypothèse du travail, en tant que ces régimes pourraient déteindre sur le vocabulaire, les points de focalisation et l’ancrage géographique de la presse. La question de recherche est dès lors de comprendre si le cadre législatif d’un pays influence la manière dont la prostitution est traitée dans la presse. L’enjeu est ainsi de tester empiriquement si le discours médiatique est modelé par la loi sur un volume documentaire qui appelle des méthodes computationnelles.

Le corpus mobilisé est en effet de très grande ampleur : 172 900 articles de presse uniques en français, contenant des lemmes dérivés de « travail* du sexe » ou de « prostitu* ». Il a été collecté manuellement sur Europresse sous forme de fichiers PDF, puis dédoublonné par similarité cosinus TF-IDF. Le corpus couvre la période 2000-2025 et vingt-et-un pays, mais sa distribution est fortement asymétrique : la France concentre à elle seule l’essentiel des occurrences (près de 129 000 articles), loin devant le Canada (26 258), la Belgique (13 423) et la Suisse (6 994), tandis que l’Algérie (3 612) et surtout la Chine (646) demeurent très marginales.

Cette asymétrie est elle-même un résultat : la quasi-absence de la Chine et la faible présence de l’Algérie tiennent autant à la rareté de la presse francophone dans ces pays qu’à une moindre médiatisation du sujet. Elle invite ainsi à la prudence dans la comparaison, les effectifs des pays prohibitionnistes étant trop faibles pour soutenir les mêmes inférences que pour la France. On notera par ailleurs que le travail distingue, au sein de chaque pays, une part « Reality » et une part « Fiction », fruit d’une étape de classification décrite plus bas, et que le total dépasse 100 % car certains articles sont publiés dans plusieurs pays. Pour ce corpus, le moteur de ce dépassement est en effet la reprise de dépêches d’agence (AFP, Belga, Keystone-ATS), des textes assez identiques pour que la déduplication TF-IDF les fusionne en un article unique rattaché à plusieurs pays. Cela emporte une conséquence méthodologique en tant qu’une part du « discours national » mesuré n’est pas spécifiquement nationale, puisque la ressemblance lexicale entre presses francophones voisines peut tenir au canal de production plutôt qu’au cadre législatif.

Pour traiter ce corpus, Damien Conceição développe une chaîne de traitement semi-automatique, de la collecte des PDF jusqu’aux cartes, articulant plusieurs sous-chaînes parallèles.

Après dédoublonnage par similarité cosinus TF-IDF (consolidé par un graphe de composantes connexes), le corpus est soumis à un premier filtrage sémantique : des plongements lexicaux produits par CamemBERT-large (le modèle de langue français de référence, Martin et al., 2020) alimentent un classifieur SVM chargé de distinguer les articles relevant de la réalité (faits divers, reportages, enquêtes) de ceux relevant de la fiction (critiques de romans, de films, de pièces où la prostitution est un motif). Cette étape vise vraisemblablement à empêcher que ces recensions culturelles ne brouillent le signal documentaire, ce qui est un enjeu non négligeable notamment en France, tant la prostituée constitue l’une des grandes figures de la littérature française (Bernheimer, 1989).

Une deuxième sous-chaîne procède à la tokenisation et à la lemmatisation au moyen de Stanza, puis à l’extraction des lemmes et n-grammes fréquents, avant un tri de pertinence manuel assisté par Claude Sonnet 4.6 et une analyse morphosyntaxique. Une troisième sous-chaîne, proprement spatiale, repose sur l’extraction des entités de lieu via spaCy, un enrichissement (désambiguïsation, normalisation) assisté par Claude Sonnet 4.6, puis un géocodage par Nominatim et GeoNames complété d’une correction manuelle, aboutissant à une cartographie des lieux cités. Des corrections manuelles sont apportées pour la désambiguïsation des toponymes et le tri de pertinence.

Plusieurs faits significatifs émergent de l’analyse lexicale (n-grammes). D’abord, tous les pays placent au premier rang la « prostitution juvénile » comme groupe nominal dominant : indépendamment du régime juridique, c’est la figure du mineur prostitué qui structure prioritairement le discours de presse, ce qui en dit long sur les conditions de mise à l’agenda médiatique du sujet : l’indignation morale autour de l’enfance plus que la condition des travailleuses et travailleurs adultes.

Ensuite, le Canada se singularise comme le seul pays dont les cinq trigrammes NOM–ADJ les plus fréquents ne comportent aucun trigramme lié à la traite des êtres humains, là où ce champ est omniprésent ailleurs. Enfin, l’Algérie et la Chine ne présentent aucun n-gramme fréquent associant travail et sexe : l’étiquette « travail(leur) du sexe », catégorie militante dont D. Simonin (2016) a retracé la genèse, est de fait rare dans la presse des pays prohibitionnistes, ce qui confirme, au plan lexical, l’hypothèse d’un effet du cadre législatif sur le vocabulaire.

Sur le plan cartographique, tous les pays, sauf l’Algérie, citent d’abord leurs propres lieux. Cette exception algérienne est éclairante car les journaux y citent légèrement plus de lieux français que de lieux algériens, ce que l’auteur rapporte aux liens médiatiques post-coloniaux qui continuent d’arrimer une partie de la presse francophone algérienne à l’actualité hexagonale. Ce résultat fait écho aux travaux de Gilles Kraemer sur la presse francophone de Méditerranée, qui invite toutefois à ne pas y voir un simple résidu colonial : ces titres en français sont authentiquement nationaux, et leur orientation vers l’espace français relève d’un ancrage francophone durablement entretenu autant que d’un héritage (Kraemer, 2002). On peut y ajouter le facteur structurel déjà mentionné, éclairé par la sociologie des flux d’information transnationaux (Mattelart, 2002) : la circulation des dépêches d’agence (avec l’AFP au premier chef) irrigue largement la presse francophone du Maghreb et contribue mécaniquement à y faire entrer la géographie de l’actualité française.

La logique de proximité se vérifie en Europe, où les journaux citent le plus souvent un pays voisin en deuxième position, à une exception remarquable près : la France, où les États-Unis apparaissent en bonne place, du fait du retentissement de l’affaire DSK/Carlton (l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn à New York en 2011 et le procès du Carlton de Lille). Un événement singulier suffit ainsi à déformer durablement la géographie médiatique d’un pays. Enfin, seuls les journaux chinois citent en top 10 des pays africains hors Maghreb, signe d’une autre orientation des intérêts diplomatiques et économiques. L’ensemble de ces lieux est consultable sur une carte interactive mise en ligne par l’auteur.

Au terme de cette présentation, l’hypothèse de départ se trouve partiellement validée, et de façon nuancée. Le cadre législatif laisse bien une empreinte lexicale (notamment l’éclipse du « travail du sexe » dans les presses prohibitionnistes, la place de la traite) mais celle-ci se superpose à des invariants puissants, comme la centralité de la prostitution juvénile, et à des effets de structure (proximité géographique, chocs événementiels) qui doivent autant à la sociologie des rédactions qu’au droit. La concentration française du corpus et la faiblesse des effectifs prohibitionnistes invitent du reste à considérer ces conclusions comme préliminaires.

Damien Conceição propose ainsi une lecture computationnelle et comparée d’un objet jusqu’ici surtout abordé par la lecture rapprochée ou la sociologie qualitative. En articulant classification supervisée, analyse morphosyntaxique et géocodage sur près de 173 000 articles, son travail illustre l’apport des humanités numériques à l’étude du discours médiatique pour donner à voir, à l’échelle d’un quart de siècle et d’une vingtaine de pays, des régularités et des écarts que la lecture humaine ne pourrait embrasser.

Pour la recherche sur la prostitution, ce déplacement d’échelle est fécond. La sociologie du travail du sexe et l’histoire des représentations ont longtemps travaillé sur des corpus resserrés, finement interprétés. Une approche quantitative ne s’y substitue pas mais permet d’éprouver à grande échelle des intuitions jusqu’ici argumentées sur quelques cas : la prééminence de la figure du mineur, la place obsédante de la traite, ou la diffusion de la catégorie « travail du sexe », dont Simonin a retracé la genèse politique. S’esquisse ainsi une histoire lexicale et spatiale de la manière dont les sociétés nomment et localisent la prostitution, sensible aux variations de régime juridique mais aussi aux silences, comme l’absence du « travail du sexe » dans les presses prohibitionnistes.

Pour la recherche sur les médias, ce résultat invite à interroger le mécanisme même par lequel la loi conditionne le discours. Que les régimes juridiques laissent une empreinte lexicale ne dit pas encore comment cette empreinte se forme, et l’hypothèse la plus économique passe par les sources. Le traitement de la prostitution relève pour une large part du fait divers judiciaire, alimenté par les communiqués de police, de gendarmerie et de parquet, ce que la critique médiatique nomme parfois le « journalisme de préfecture », où la rédaction reconduit, souvent sans les retraduire, les catégories de l’institution pénale. La domination de la « traite » et de la « prostitution juvénile », précisément les qualifications du droit répressif, s’expliquent alors par une influence diffuse du cadre légal autant que par la dépendance concrète des rédactions à l’égard des sources officielles. On retrouve là l’intuition de la sociologie critique du journalisme (de Paul Nizan aux Nouveaux Chiens de garde de Serge Halimi, 1997) selon laquelle les grands médias tendent à relayer les cadrages dominants plutôt qu’à les contester. À ce mécanisme de sources s’ajoute un mécanisme de circulation : si une part du corpus se diffuse par dépêches d’agence, le « discours national » mesuré est en partie un discours d’agence, et la déduplication cesse d’être un simple prétraitement pour devenir un objet d’enquête. Dans le sillage des travaux de Tristan Mattelart sur la circulation transnationale de l’information, mesurer la part des contenus syndiqués, et celle des dépêches indexées sur des sources policières ou judiciaires, permettrait de distinguer ce qui, dans la corrélation entre loi et discours, tient au droit lui-même et ce qui tient aux routines de production.

Bibliographie

  • Bernheimer, Charles. Figures of Ill Repute: Representing Prostitution in Nineteenth-Century France. Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1989.
  • Halimi, Serge. Les Nouveaux Chiens de garde. Paris, Liber–Raisons d’agir, 1997.
  • Kraemer, Gilles. « La presse francophone en Méditerranée. Anomalie d’un média de masse national en langue non nationale », Réseaux, 2002/1, n° 111, p. 194-214.
  • Martin, Louis et al. « CamemBERT: a Tasty French Language Model », Proceedings of ACL 2020.
  • Mattelart, Tristan (dir.). La mondialisation des médias contre la censure. Tiers-Monde et audiovisuel sans frontières. Paris–Bruxelles, Ina–De Boeck, 2002.
  • Nizan, Paul. Les Chiens de garde. Paris, Rieder, coll. « Europe », 1932.
  • Simonin, Damien. Le « travail du sexe ». Genèses et usages d’une catégorie politique. Thèse de doctorat, Université de Lyon / ENS de Lyon, 2016.