Spatio-temporal analysis of the suffix -(V)λ(λ)-
Compte-rendu par Mathieu Rivière (M1) du poster de Gaëtan Drouet (M2) présenté lors de la journée d’étude du master, 19 mai 2026 (Computational Cultural Science Workshop).
La session de poster CultureLab du 19 mai 2026 nous a permis d’assister à une présentation par Gaëtan Drouet de son travail. Il étudie les mentions d’anthroponymes à suffixe -(V)λ(λ)- dans le monde grec antique en interrogeant les facteurs spatio-temporels de ses usages.
Intitulé « Spatio-temporal analysis of the suffix -(V)λ(λ)- », ce poster, qui s’inscrit dans le cadre d’un mémoire de master 2, vise à spatialiser les usages d’un suffixe au sein de noms de personnes sous ses diverses formes en agrégeant deux bases de données existantes mais dont les buts divergent : l’une regroupant les constructions morphologiques/lexicales des différents anthroponymes, l’autre ayant une approche plus historique en listant exhaustivement toutes les occurrences idionymiques attestées du monde grec.
Son travail commence par deux constats : d’abord les origines du suffixe -(V)λ(λ)- ne sont pas élucidées puisque deux théories s’opposent, l’une valorisant l’héritage indo-européen, l’autre insistant sur la troncation de deux racines grecques. Le second constat est qu’il existe une grande variété de formes que peut prendre le suffixe -(V)λ(λ)- : tant avec le doublement du lambda qu’avec la forme prise par la voyelle (directement celle de la racine ou les voyelles ι et υ.)
La question de recherche est double : peut-on expliquer les différentes formes prises par le suffixe -(V)λ(λ)- dans les anthroponymes en spatialisant et historicisant leurs mentions – puis en y appliquant une catégorie sociologique : ce suffixe est-il genré ? En outre, un tel travail de regroupement des informations (spatio-temporelles et linguistiques) aide à vérifier (ou infirmer) l’une des deux théories sur l’origine du suffixe. Le tout dans une perspective plus large, à la fois onomastique et computationnelle.

Description détaillée de la figure
Tableau comparant les deux bases de données mobilisées, en anglais dans l’original.
| LGPN | LGPN-Ling | |
|---|---|---|
| Objet principal | « Where and when is it used ? » | « How is it constructed ? » |
| Unité d’analyse | occurrences de noms (tokens) | anthroponymes (types) |
| Contenu | lieu, date, genre | racines lexicales, suffixes, structure grammaticale |
| Volume | environ 390 000 attestations | environ 25 000 entrées |
Comme mentionné ci-dessus, l’un des intérêts majeurs d’un tel travail réside dans la capacité à exploiter deux bases de données divergentes. Le Lexicon of Greek Personal Names (LGPN) recense les occurrences idionymiques avec leur localisation, leur datation et le genre du porteur — soit environ 390 000 attestations ; il répond à la question « où et quand ? ». LGPN-Ling, de son côté, décrit la structure interne des anthroponymes — racines lexicales, suffixes, structure grammaticale, soit environ 25 000 entrées — et répond à la question « comment le nom est-il construit ? ». Ces deux bases, initialement liées, ont été dotées en 2010 de modèles de données indépendants répondant à des logiques de requête différentes.

Description détaillée de la figure
Schéma de la construction du jeu de données à partir des deux bases. En haut, le bloc LGPN fournit le lieu, la date, le genre et l’occurrence du nom : les lieux sont agrégés en régions, les dates normalisées en périodes. À droite, le bloc LGPN-Ling fournit l’anthroponyme, ses racines (forme brute, normalisée, abrégée), sa catégorie grammaticale et ses suffixes, qui alimentent une analyse morphologique du suffixe -(V)λ(λ)- et une analyse du schéma de formation. À gauche, une branche définit les régions et récupère les coordonnées GPS via Pleiades. Les deux bases sont fusionnées par les noms pour former le jeu de données consolidé, ensuite groupé par région et cartographié.
Gaëtan Drouet rappelle toutefois les disparités importantes au sein de ce corpus. Les régions ne sont pas également représentées, ce qui tient à l’inégale richesse des vestiges archéologiques et à l’histoire des fouilles : l’Attique, Athènes en tête, concentre à elle seule une large part des occurrences, tandis que d’autres régions, comme l’Étolie, ne livrent un nombre significatif d’attestations que sur une seule période — alors même que leur population était grecque tout au long de l’Antiquité. Cela imposerait de raisonner en fréquences relatives et/ou de s’intéresser à des phénomènes intra-régionaux : la fréquence relative de telle voyelle parmi les différentes voyelles, etc.
Pour réarticuler les deux bases de données, Gaëtan Drouet a développé une chaîne de traitement où le nom (qu’il soit occurrence idionymique ou forme anthroponymique) fonctionne comme pivot : d’abord en normalisant les dates des occurrences, puis en géolocalisant les indications de lieu des occurrences via l’utilisation du gazetier Pleiades (consacré aux lieux du monde antique) qui lui a permis d’obtenir des coordonnées spatiales. Dans le même temps, chaque occurrence a été alignée sur une entrée spécifique du LGPN-Ling, laquelle contient la forme normalisée, abrégée si elle existe, l’étiquette morpho-syntaxique (catégorie grammaticale, etc.) et le ou les différent(s) suffixe(s) existants. Dès lors, la voyelle et le nombre de lambdas pouvaient être générés à partir de l’anthroponyme et de son/ses suffixe(s), de même que la forme anthroponymique utilisée au sein des différentes occurrences.
Ceci fait, il a pu créer diverses cartes en faisant varier ses catégories d’analyse (espace, temps, genre, formes du suffixe, etc.) La bibliothèque Python utilisée pour ces générations est folium.
Enfin, il a pu discuter succinctement certaines visualisations qui mettent en évidence deux corrélations.

Description de la figure
Figure intitulée « -(V)λ- vs -(V)λλ- : influenced by gender », composée de deux cartes superposées de la mer Égée, de la Grèce et de l’Asie Mineure, avec un fond OpenStreetMap. Sur chacune, une trentaine de régions portent un diagramme circulaire dont le diamètre code le nombre d’attestations (moins de 10, de 10 à 50, plus de 50).
La carte du haut, « Regional comparison of lambda count in feminine -(V)λ(λ)- attestations », oppose en rose les attestations féminines à un lambda et en rouge sombre celles à deux lambdas ; le rouge sombre domine largement, le rose n’apparaissant qu’en proportion minoritaire, plus visible en Grèce continentale et dans les îles. La carte du bas, « Regional comparison of lambda count in masculine -(V)λ(λ)- attestations », oppose en bleu clair les attestations masculines à un lambda et en bleu foncé celles à deux lambdas ; le bleu clair y est majoritaire dans presque toutes les régions. Les effectifs précis de chaque secteur ne sont pas lisibles à la résolution de l’image.

Description de la figure
Figure intitulée « -(V)λ- vs -(V)λλ- : and also influenced by root POS », composée de deux cartes de la même aire géographique, portant elles aussi des diagrammes circulaires dimensionnés selon le nombre d’occurrences (moins de 10, de 10 à 50, plus de 50).
La carte du haut, « Regional comparison of the root in -(V)λ- attestations with one root », décompose chaque diagramme selon la catégorie grammaticale de la racine : rouge pour un nom, jaune pour un adjectif, vert pour un verbe, violet pour un nom propre, cyan pour un adverbe. Le jaune et le rouge y occupent la plus grande part, le vert venant ensuite. La carte du bas applique la même décomposition aux attestations à deux lambdas (« -(V)λλ- attestations with one root ») : le rouge et le vert y deviennent dominants, le jaune reculant nettement. Les valeurs numériques ne sont pas lisibles à la résolution de l’image.
L’alternance -(V)λ- / -(V)λλ- apparaît liée au genre, mais aussi à la nature grammaticale de la racine : les formes à un seul lambda se rencontrent plus fréquemment avec des racines adjectivales. Gaëtan Drouet avance une interprétation : le suffixe indo-européen *-lo- servait surtout à former des adjectifs et se prêtait peu au dédoublement du lambda ; cette différence pourrait donc refléter la distinction morphologique sous-jacente entre les deux origines possibles du suffixe. Il s’agit là moins d’un acquis que d’une piste que la suite du travail devra étayer.
Les perspectives de ce travail sont à la fois linguistiques et méthodologiques. Au-delà du seul suffixe -(V)λ(λ)-, le projet entend démontrer la valeur d’une approche computationnelle appliquée aux corpus onomastiques anciens, en proposant un modèle d’analyse conjointe de LGPN et de LGPN-Ling. À plus long terme, la méthode pourrait être étendue à d’autres formes anthroponymiques, afin de mieux saisir les dynamiques d’innovation et de diffusion dans la morphologie des noms propres grecs.
