Workers & their machines

Compte-rendu du poster M2 de Martin Houllier par Charles Planque (M1) — une lecture stylométrique du rapport ouvrier à la machine sur trois siècles d’écriture.

Compte rendu Journée d'étude HN 2026

Workers & their machines

Compte-rendu par Charles Planque (M1) du poster de Martin Houllier (M2) présenté lors de la journée d’étude du master, 19 mai 2026 (Computational Cultural Science Workshop, dans le cadre du colloque Humanistica 2026).

La séance « posters » du séminaire du master nous a permis d’assister à une présentation du poster de Martin Houllier, portant sur l’étude des écrits d’auteurs de journaux ou de romans, ouvriers ou canoniques, vis-à-vis de la machine. Elle s’étend de la moitié du XVIIIème siècle à nos jours.

Intitulée « Workers & their machines », cette présentation qui s’inscrit dans le cadre d’un mémoire de master 2, étudie la façon dont différents auteurs s’expriment à l’occasion d’écrits qui mentionnent des machines, en fonction de leur classe sociale. L’on se concentre sur trois classes : les auteurs ouvriers, ouvriers journalistes et auteurs canoniques, afin d’analyser les ressemblances et différences dans la façon dont la machine est abordée en fonction du type d’écrit et de l’origine sociale de l’auteur. En étudiant les écrits relatifs à la machine d’auteurs de ces différentes classes, Martin Houllier ouvre une fenêtre sur les relations de ces dernières entre elles et vis-à-vis de la machine.

Dès le XVIIIème siècle, l’industrialisation et les machines prennent une place importante en France, créant la nouvelle classe sociale des ouvriers, dans la vie desquels la machine s’impose comme un élément central. Elle apparaît également comme sujet récurrent chez les auteurs canoniques, qui y voient une importance sociale et un potentiel d’imaginaire conséquents. Le rapport qu’ont ces deux ensembles d’auteurs à la machine est donc vraisemblablement différent, et la façon d’aborder cette dernière pourrait découler de l’origine sociale de l’individu qui en parle.

Un tel constat rejoint l’hypothèse à l’origine de ce travail : en fonction de sa classe sociale, un auteur serait aisément assimilable aux autres individus issus de cette même classe par une étude de son sociolecte et de son rapport à la machine ; c’est-à-dire, dans ce travail, par une analyse lexico-grammaticale. Puisque les auteurs canoniques n’ont jamais vraiment été confrontés aux réalités d’une vie dont la machine est un épicentre, ils en parleraient différemment des auteurs et journalistes ouvriers, et le rapport à la machine ainsi que les angles selon lesquels la machine est abordée seraient différents. En même temps, le sociolecte employé dans les écrits trahirait l’origine sociale des individus dont les écrits sont étudiés.

Cela dit, la problématique centrale de la recherche consiste donc à déterminer dans quelle mesure l’origine sociale de l’auteur d’un écrit mentionnant les machines se traduit dans son rapport à ces dernières et dans son expression. Les sous-questions liées à cette recherche sont de savoir si un sociolecte surgit dans l’expression des auteurs et, si c’est le cas, dans quelle mesure les classes sociales des auteurs sont clairement séparables par des études lexico-grammaticales et stylométriques. Nous noterons ici que ce travail s’oriente vers une étude des sociolectes présents dans ce corpus. Cela suppose de considérer que le sociolecte peut être représenté par proxy grâce au style d’auteurs issus d’une même communauté sociale en déterminant le degré commun d’un tel style au sein de ladite communauté. L’étude du sociolecte ici est donc prise comme cas particulier des études stylométriques (et lexico-grammaticales), dont le biais selon lequel les résultats sont étudiés est celui de l’origine sociale et du genre littéraire.

Pour mener cette enquête, l’intervenant a constitué un corpus de 117 textes publiés entre 1748 et 2023. Ils sont séparés en trois classes différentes : journaux d’ouvriers, écrits ouvriers et écrits d’auteurs canoniques.

L’objectif est de représenter des positions d’énonciation différentes, c’est-à-dire des situations sociales et génériques, des environnements culturels, objectifs et préoccupations d’écriture différents. Cela permet d’étudier le sociolecte en contexte et d’apporter des variations dans les contextes d’écriture de façon à créer plus de nuances dans l’analyse. En particulier, l’ajout des journalistes ouvriers au diptyque d’auteurs de romans ouvriers et canoniques permet de distinguer des tendances liées aux ouvriers par rapport à des tendances fortuites. Cela dit, des échantillons de journaux non ouvriers auraient pu compléter la fresque. Par ailleurs, l’échelonnage des textes en fonction des dates de publication n’est pas indiqué, mais les dates influent vraisemblablement également sur les résultats.

Ce travail mobilise la littérature, l’histoire sociale et une approche computationnelle fondée sur l’analyse de textes à échelle moyenne.

L’ensemble du corpus a d’abord subi un traitement OCR (optical character recognition = reconnaissance optique de caractères) accompagné d’une post-correction par vérification orthographique, afin d’assurer la qualité du texte étudié en retirant les éventuelles coquilles liées à l’OCR. Martin Houllier a ensuite mis en place une chaîne de traitement à deux pans : l’un d’analyse lexico-grammaticale et l’autre de traitement d’informations linguistiques par réseaux. Ces deux pans se complètent l’un l’autre, le premier proposant une analyse fine des tendances expressives dans les textes selon les classes, et le deuxième permettant de visualiser de manière plus distante les relations de style entre auteurs ainsi que les positions relatives des classes étudiées.

L’analyse lexico-grammaticale inclut trois parties complémentaires, traitant respectivement des verbes utilisés pour chaque classe d’auteurs étudiée, de la présence de la machine au cours des textes et de l’approche choisie pour traiter de la machine (point de vue technique ou orienté vers les accidents qu’elles occasionnent). Ces trois études combinées témoignent du rapport qu’ont les différentes classes à la machine. L’on s’y demande quelles actions lui sont associées, si elle est un élément central et thématique ou si elle sert de contexte à la narration, et si elle est perçue sous un point de vue plutôt positif et technique ou bien critique, lié aux questions d’accidents.

L’étude par réseaux considère les liens entre différents auteurs en fonction de 5 critères d’écriture différents relevant également de la lexicométrie, et se voulant représentatifs de la façon d’écrire des auteurs relativement au thème de la machine. La disposition des nœuds dans le plan est ensuite calculée par MDS (Multidimensional Scaling). Les arêtes se veulent témoins de relations d’inspiration d’un auteur à l’autre.

Les résultats présentés apportent une réponse nuancée à la question d’origine. L’intervenant a cherché à démontrer une différence entre auteurs ouvriers et canoniques en les étudiant leur style des points de vue sémantique et syntaxique, dont l’étude conjointe permet les constats suivants :

L’étude sémantique, commençant par l’analyse des verbes liés à la machine montre que les auteurs canoniques et les journalistes observent la machine d’un point de vue créateur, orienté vers l’invention, là où les ouvriers ont tendance à l’aborder par le biais du travail, du besoin de servir la machine. De plus, auteurs canoniques et journalistes semblent écrire à propos de la machine, la représentant régulièrement du début à la fin du texte, là où les auteurs ouvriers l’utilisent comme contexte, la rendant très présente au début puis ensuite de moins en moins. Ces résultats tendent à rapprocher auteurs canoniques et journalistes, face aux auteurs ouvriers. Cependant, les journaux se différencient de romans ouvriers et canoniques dans le traitement de la machine, en la plaçant majoritairement comme objet technique et potentiellement dangereux du monde réel. Les romans représentent un ensemble relativement homogène face à ces derniers.

Ces premiers résultats tendent à démontrer une identité sémantique de chaque classe. Cependant, l’étude par réseaux, orientée vers l’aspect syntaxique des écrits, nuance cette approche par un biais syntaxique, mettant en exergue une grande mixité des auteurs indifféremment de leurs classes, montrant une porosité dans le style d’expression. Ainsi, les différences présentes au niveau du contenu et de la façon d’aborder la machine ne subsistent pas lorsqu’il s’agit d’étudier le style des auteurs. Ultimement, cela suppose que les auteurs ouvriers s’inspirent du style des canons, et qu’un sociolecte ouvrier ne serait en réalité pas tant représenté dans les livres ouvriers.

D’un autre côté, l’ajout d’une classe d’ouvrages sans liens avec le monde ouvrier ni la machine permettrait potentiellement d’identifier dans quelle mesure le sociolecte ouvrier ne resurgit pas autant qu’attendu parce que les auteurs ouvriers s’inspirent du canon et dans quelle mesure ce serait plutôt l’inverse, supposant que les auteurs canoniques auraient donc également un style s’approchant de celui des ouvriers lorsqu’ils traitent des sujets qui leur sont liés. Cela ouvrirait une poursuite liée au constat fait par l’auteur, indiquant qu’il existe une plus grande proximité de Verne aux romans ouvriers que de Zola à ces derniers, suggérant une espèce d’échec du naturalisme en termes de représentation de la classe sociale traitée.

Dans l’ensemble, ce travail déblaie plusieurs questions concernant le sociolecte dans l’écriture ouvrière, et ouvre un grand nombre de pistes pour poursuivre ces études.

Les prochaines étapes du projet seront multiples. Dans un premier temps, l’intervenant envisage un élargissement du corpus, de façon à réduire les biais de genre et de surprésence de certains auteurs. Ensuite, une amélioration du traitement par reconnaissance optique de caractères, qui a été lacunaire sur certains journaux, permettrait d’améliorer les résultats. Enfin, l’auteur prévoit d’explorer les options de classification, en particulier non supervisée, de façon à observer de potentiels critères de définition de ses ensembles.

Nous pensons également qu’une étude diachronique trouverait sa place dans les ouvertures de ce travail, dans la mesure où ce dernier traite d’un corpus couvrant l’ensemble de l’histoire du monde ouvrier. L’étude des variations temporelles du rapport des auteurs ouvriers ou non à la machine et à leur classe sociale à partir de ce corpus, ou d’une version augmentée serait une piste intéressante.

Ainsi, Martin Houllier propose un regard sur les écrits ouvriers face à ceux des auteurs canoniques, étudiant le sociolecte ainsi que la prose, de façon à déterminer le degré de différence entre les écrits de ces différents groupes d’auteurs tout au long de l’existence de la classe ouvrière. Le recours aux outils numériques permet une analyse distante des corpus, couvrant une période historique et un ensemble de sources textuelles importants, permettant un pas vers une forme de représentativité de la classe ouvrière dans la littérature. Ce travail contribue ainsi à la meilleure compréhension du rapport des textes ouvriers aux textes canoniques, à la fois en termes de sociolecte, de prose et de rapport à la machine, tout en démontrant les apports d’une méthodologie interdisciplinaire au croisement de la littérature, des sciences sociales et des humanités numériques.